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“Voilà. C’est ici que j’ai trouvé les garaous *!”. D’un geste ample, avec sur le visage un sourire non dénué d’une certaine fierté, Christian Balleau désigne un tumulus au cœur de la forêt de Saint-Laurent-Médoc [voir photo ci-dessous]. Une longue butte qui émerge de la molinie et qui n’est pas un accident du terrain mais seulement une “décharge” sidérurgique vieille de quelque 2000 ans.
Le monticule que forment les déchets est impressionnant de par ses dimensions. Il trahit une intense activité, depuis longtemps révolue.

Partout les scories affleurent. Christian Balleau se baisse, ramasse l’une d’entre elles, la soupèse, puis la rend au sol. Cet agriculteur de Saint-Laurent, aujourd’hui à la retraite, est à l’origine d’une découverte archéologique dont il n’a pas immédiatement mesuré l’importance.
Dans les années 1990, au cours de ses pérégrinations sylvestres, il a ainsi mis au jour une demi douzaine de sites identiques, tous localisés aux abords de Saint-Laurent. Une concentration qui laisse supposer la présence d’un important centre sidérurgique dans les environs.
Chacun des sites archéologiques recèle une quantité considérable de scories, mais aussi des fragments de bas-fourneaux et autres structures utilisées pour transformer le minerai de fer. Des indices qui fournissent de précieuses indications quant aux techniques utilisées par ces forgerons, ainsi que sur la nature de leurs activités.
Les découvertes de Christian Balleau ont bien entendu fini par éveiller l’intérêt de la communauté scientifique et notamment celui des spécialistes de la métallurgie. Parmi eux, Jean-Claude Leblanc, archéotechnologue à l’université Paul Sabatier de Toulouse.
“Actuellement, on sait bien peu de choses sur l’industrie sidérurgique en Médoc. Jusqu’à présent, on pensait que les forgerons médocains importaient le fer qui leur était nécessaire. Les nouvelles données dont nous disposons nous permettent d’envisager une autre éventualité : une importante production de fer à partir du minerai local”, explique-t-il.
PRODUIRE DU FER
Plus récemment, Christian Balleau a fait une autre trouvaille, géologique celle-là, qui tend à étayer cette hypothèse. A l’occasion de travaux de drainage entrepris sur le territoire communal, il a ainsi identifié un important gisement d’argile et de minerai de fer. Autrement dit : les matières premières indispensables à la mise en œuvre d’un atelier de forge.
Mais si les matières premières sont présentes en grande quantité dans le sous-sol médocain, comme le confirment d’ailleurs les cartes géologiques de la zone, les scientifiques ne disposent d’aucune indication quant à leur qualité, dans le cadre d’une exploitation industrielle. Rien, a priori, ne permet par exemple d’affirmer que le minerai local est suffisamment riche pour fournir un métal adapté aux besoins des forgerons.
Pour être fixée sur ce point, une équipe de chercheurs composée de Jean-Claude Leblanc, Catherine Ferrier, maître de conférence à l’université Bordeaux 1 [Institut de préhistoire et de géologie du Quaternaire], Aurélie Lequertier, l’une de ses étudiantes en DEA, et Cécile Boireau, étudiante en physique de la matière [université Bordeaux 1], a décidé de mettre sur pied une expérimentation spectaculaire et totalement inédite en ce qui concerne le Médoc.
“Il s’agit de réduire le minerai local, selon les techniques utilisées à l’âge du fer”, décrit Jean-Claude Leblanc. En d’autres termes, il se propose de construire un bas-fourneau, réplique d’une structure antique, avec l’argile collectée à Saint-Laurent.
“L’objectif de cette expérimentation est de produire du fer à partir du minerai prélevé localement. Ensuite, nous pourrons comparer les scories produites de manière expérimentale avec celles, archéologiques, découvertes par M. Balleau ; ce qui devrait permettre de prouver qu’elles sont bien issues du même minerai”, explique le scientifique. Il entend ainsi démontrer que les sidérurgistes médocains transformaient le minerai de fer local, non un quelconque produit d’importation.
ACTIVITES SINGULIERES
Il est matin. En cette journée de novembre, le lieu-dit de Biscarosse est le théâtre d’activités singulières. Une partie de l’équipe pétrit l’argile et la façonne en briquettes de petite taille. Progressivement, à mesure que la matinée bascule vers l’après-midi, une fragile structure de glaise s’élève de terre. Il s’agit d’une cheminée haute d’environ un mètre vingt, pour un diamètre de vingt centimètres : le bas-fourneau
Pendant ce temps, des blocs de minerai sont déposés sur un simple feu de bois, ce qui permet de les chauffer pour les débarrasser d’une partie de l’eau qu’ils contiennent, afin d’améliorer le rendement du minerai. Ils seront ensuite concassés en petits fragments, de manière à favoriser le processus de transformation. Intervient ensuite la mise en chauffe du bas-fourneau. Au cours de cette opération l’argile sèche lentement, se craquèle, et la structure durcit, se stabilise. A l’aide de deux soufflets, Jean-Claude Leblanc alimente continuellement le bas-fourneau en air. A l’intérieur, la température ne cesse de croître au fil des heures. Elle atteint à présent 1.350°C. La réduction du minerai peut débuter.
L’opération est délicate, car elle réclame une attention de tous les instants. La température, une fois qu’elle a atteint le seuil 1.350°C, doit être maintenue aussi stable que possible. Les soufflets se lèvent et s’abaissent à tour de rôle, selon une cadence régulière et sans la moindre interruption. Tandis que Jean-Claude Leblanc manœuvre les soufflets, Aurélie Lequertier déverse la première charge de minerai directement dans la gueule du bas-fourneau. Une dizaine de minutes plus tard, un plein seau de charbon de bois subit un sort semblable puis, immédiatement après, une nouvelle mesure de minerai.
L’opération est renouvelée tout au long de l’après-midi. Le bas-fourneau exhale des volutes de feu pendant que des réactions chimiques se produisent à l’intérieur de la cheminée d’argile.
UNE MASSE INFORME ET INCANDESCENTE
“Trente-deux !”, annonce Aurélie Lequertier. Trente-deux kilogrammes de minerai viennent d’être engloutis, au terme de quatre heures de réduction. 250 litres de charbon de bois ont été nécessaires au déroulement de l’opération.
La nuit vient tout juste de descendre sur le Médoc lorsque Jean-Claude Leblanc décide de procéder à l’ouverture du bas-fourneau. A la première perforation, une coulée incandescente se produit dans la partie basse de la structure. Ce sont les scories. Quelques instants plus tard, encouragé par ce premier succès, le scientifique se munit d’une pelle et entreprend la destruction du muret d’argile qui ferme l’accès au bas-fourneau.
Lorsqu’il cède enfin, une masse informe et incandescente apparaît dans la ténèbre : le massiot. A l’aide d’une pince de forge, Jean-Claude Leblanc l’extirpe avec peine de la fournaise.
“L’expérimentation a tenu ses promesses, au moins du point de vue de la méthode mise en œuvre. Au final, le bas-fourneau expérimental a fourni plus de 10 kg de fer qui pourra être utilisé, ce qui est considérable”, précise Jean-Claude Leblanc. Débarrassé d’une grande partie de ses impuretés, le fer contenu par le massiot devra encore faire l’objet d’un affinage [photo ci-dessous] avant d’être forgé.

“Au niveau morphologique, c’est-à-dire en ce qui concerne l’aspect des scories, nous pouvons d’ores et déjà affirmer que nous avons obtenu un matériau identique aux déchets archéologiques”, assure Aurélie Lequertier. Elle précise que les deux types de scories feront l’objet d’analyses poussées. Les analyses chimiques permettront notamment de comparer les scories archéologiques avec celles produites lors de l’expérimentation.
A travers les techniques de la granulométrie et de la diffractométrie par rayon X, l'équipe scientifique espère par ailleurs mettre en évidence des similitudes entre les vestiges et la structure bâtie par Jean-Claude Leblanc, notamment en ce qui concerne la nature de l’argile utilisée.
Les résultats de ces travaux devraient permettre de lever le voile sur les arcanes de la sidérurgie médocaine des premiers siècles. Quant au métal, il sera pour partie forgé, de manière à vérifer qu’il peut véritablement servir à la fabrication d’outils.
* Terme local désignant les scories de fer, c’est-à-dire les déchets issus de la transformation du minerai.
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